Quand un ministre français à l’étranger prend ses croyances pour une vérité d’Etat.

lundi 10 janvier 2011.

Les ministres ont, comme toute personne, le droit d’avoir des opinions personnelles et parmi celles-ci des croyances religieuses.
Toutefois, parce qu’ils sont au service du peuple français et de l’intérêt général, il n’en sont pas moins soumis à l’obligation de respecter les principes fondamentaux reconnus par les lois de la République et notamment le principe de laïcité.

L’un d’entre eux semble malheureusement l’oublier, ce qui est d’autant plus regrettable qu’il fut un jour porte-parole du gouvernement.

Il s’agit de l’actuel ministre des Affaires Européennes, Laurent Wauquiez (sa bio ici).

Certes, l’ex-plus-jeune-député-de-France avait déjà exprimé ses convictions avec un certain luxe de communication. Il a revendiqué ainsi son admiration et sa proximité avec Sœur Emmanuelle (voir ici, là - encadré "ma bio", et ailleurs - sous la photo -). C’était en 2008 à l’occasion du décès de la susdite et cela pouvait encore passer pour une récupération électorale bénigne.

Mais le ministre est allé plus loin. Il a jugé bon, tout en faisant état de ses fonctions gouvernementales, de se lancer le 15 août 2010 dans une campagne militante pour que les citoyens du Puy en Velay et de la Haute-Loire renouent avec le symbole de la Vierge protectrice. A l’occasion de la restauration d’un monument, il exprime clairement qu’il ne s’agit pas d’une simple opération patrimoniale, mais d’une revalorisation à visée catholique (la vidéo ici). Les traditionnalistes catholiques ne s’y sont pas trompés car l’entretien a été repris en bonne place par le site "Riposte catholique" proclamé "portail de réinformation 2.0".

Ces propos n’avaient pas reçu, dans la chaleur de l’été, un grand écho, même s’ils prouvent clairement qu’un élu local a mené une opération municipale avec une intention (confirmée par un partenariat avec l’évêché) qui contrevient clairement à la laïcité des institutions publiques françaises.

Le ministre avait pourtant récidivé le 25 août 2010 en intervenant devant les jeunes du diocèse de Versailles "recrutés pour une large part dans les écoles et instituts les plus prestigieux (HEC, Normale-Sup, Sciences-Po, Saint-Cyr, Ponts et Chaussées), mais aussi à l’université, à travers un système de cooptation et de bouche-à-oreille", et en les incitant à "arriver (dans la société française) avec des réponses et des repères forts" (selon eux).

Mais le problème devient d’une tout autre ampleur lorsque le ministre chargé des Affaires européennes, dans l’exercice de ses fonctions, affirme, à l’étranger, en réponse à un organe de presse, que la dominance du christianisme devrait s’imposer à tous en Europe.

L’interview a été publiée dans l’édition du 7 janvier 2011 de la la Süddeutsche Zeitung, en page 7 sur 6 colonnes, avec un rappel en première page intitulé : « Le ministre français des Affaires Européennes défend la "culture dominante" », suivi de ce commentaire : « Le nouveau ministre français des Affaires européennes Laurent Wauquiez s’est prononcé en faveur d’une "culture dominante" marquée par le christianisme en Europe. "Celle-ci devrait être acceptée par tous", a dit Wauquiez à la Süddeutsche zeitung. »

Voici un extrait de l’interview (trad. Francis Segond) :

« Question de la Süddeutsche Zeitung : De nombreux Français et Allemands affirment, dans un récent sondage, se méfier des musulmans en Europe. Plus récemment, les Coptes vivant dans l’Union Européenne redoutent également des attentats. La religion risque-t-elle d’enflammer l’Europe ?

L. Wauquiez : Non, la religion est et demeure un élément positif et important de notre société. Nous devrions, en cela, partir du principe d’une « culture dominante » qui, en Europe, est essentiellement marquée par le christianisme. Celle-ci devrait être acceptée par tous. Nous devons cependant réaliser que nous ne vivons plus au XIXè siècle. Nous sommes devant une diversité religieuse et la France se fie à son modèle républicain. Ce qui veut dire : tous les êtres humains, quelle que soit leur religion, doivent se réclamer de certaines valeurs, comme la liberté de religion et l’égalité de l’homme et de la femme. » [1]

Il ne paraît pas acceptable qu’un ministre de la République, doté d’une autorité en matière d’Affaires européennes, substitue au point de vue gouvernemental et diplomatique français, ses convictions religieuses personnelles. Si, selon Monsieur Wauquiez, « il ne faut pas que les chrétiens avancent dans la société contemporaine la tête baissée », il convient que les membres du gouvernement n’avancent pas dans les relations diplomatiques avec la tête remplie de leur for intérieur, mais bel et bien du sens de l’Etat et de sa neutralité à l’égard des religions.

Note du 16 février 2011 :
Avec un mois de recul, il semble bien que cette attitude résulte d’une politique présidentielle mûrement réfléchie. Il s’avère en effet que le gouvernement prête la main aux menées de groupes religieux traditionnalistes ayant agi au niveau de l’Union européenne au moment de l’élaboration du Traité portant Constitution. Le ministre l’a réaffirmée en ce sens devant l’Assemblée nationale. Elle n’en est pas moins contraire au principe de laïcité de la République.

[1On passera sur le reste de l’interview, où le ministre, grand admirateur d’Angela Merkel, utilise quelques banalités sur ce que l’Allemagne peut apporter à la France, en matière de consensus social et d’exemple économique. Mais on notera que, à l’inverse, il retient comme influence réciproque possible de la France sur l’Allemagne, une politique de natalité telle que celle pratiquée en France, au motif qu’elle pourrait résoudre le problème de l’immigration !


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